Moubarak après Ben Ali : à trop vouloir étouffer le peuple
A qui le tour? C’est la question qui revient souvent dans les discussions ici et là après la chute du Pharaon, poussé à la sortie par la pression de la rue. Après plusieurs jours de manifestations et de sit-in sur la bien nommée Place Tahrir (Libération en arabe), les Egyptiens ont fini par avoir raison du régime tyrannique et omnipotent de Hosni Moubarak. Le 10 février, soit la veille de son départ, le satrape du Caire avait pourtant exclu toute démission, même s’il avait transféré l’essentiel de ses pouvoirs au vice-président Omar Soulaimane, l’ex-chef des services secrets égyptiens. Devant la détermination des manifestants, prêts à marcher sur le palais présidentiel, Moubarak a enfin capitulé. Avec sa famille, il a quitté Le Caire le vendredi 12 pour se réfugier à Charm-el- Cheikh, une station balnéaire située au sud du pays.
“Trahison américaine“
Fuite et fin de celui que les manifestants ont moqueusement surnommé “la vache qui rit “.
Il faut dire que si on ne peut voler la victoire au peuple égyptien, qui a administré au reste du monde une leçon de dignité, l’administration Obama n’a pas été non plus en reste. Les coups de téléphone permanents du vice-président Joe Biden à Omar Soulaimane ont été perçus par certains comme “une ingérence de Washington dans les affaires intérieures d’un pays tiers“. Comment les Etats-Unis ont-ils pu lâcher cet allié sûr, considéré jusqu’ici comme un “facteur de stabilité“ dans le monde arabe et un “garant“ de la sécurité d’Israël? Les pays satellites de Washington dans la région critiquent cette “trahison américaine“ et essaient d’organiser la résistance en cas de contagion, convaincus qu’ils ne pourront plus compter sur l’Oncle Sam. “Avec un ami comme les Etats-Unis, on n’a pas besoin d’ennemis“ avait commenté Vincent Houvoêt, journalisme politique à LCI (France).
Malgré le départ de Moubarak, l’avenir politique et institutionnel de l’Egypte est loin d’être clair. L’interposition de l’armée ne semble pas rassurer suffisamment quant à l’avènement d’un régime démocratique et ce, en dépit de la volonté exprimée par le général Omar Soulaimane d’”accéder aux aspirations du peuple“.
L’autre inquiétude est liée à l’irruption sur la scène politique des Frères musulmans que certains accusent de vouloir “faire appliquer la charia“. Dans un cas comme dans l’autre, la liberté et la démocratie pour lesquelles se battent aujourd’hui les Egyptiens pourraient encore attendre quelques années.
Cette onde de choc qui secoue cette partie du monde n’a pas encore fini de livrer tous ses secrets. Et les satrapes du monde arabe et d’Afrique ont de bonnes raisons de s’inquiéter. Après la Tunisie et l’Egypte, ce vent de liberté pourrait balayer d’autres dictatures du continent ou d’ailleurs.
“Bombe populaire“
Déjà les régimes jordanien, syrien et algérien vacillent ; ils tentent d’anticiper les choses et de désamorcer “cette bombe populaire“ en ouvrant davantage l’espace des libertés. Pas sûr que cela suffise. Car, au-delà de cette aspiration légitime à plus de liberté et de démocratie, les peuples souffrent d’une crise économique aigue qui a renvoyé des milliers de jeunes sur le carreau. Les richesses nationales ne profitent qu’à une poignée de privilégiés pendant que les inégalités sociales deviennent de plus en plus criantes.
C’est donc une conjugaison de plusieurs facteurs (socio-économique, politique,…) qui a conduit cette jeunesse à se révolter contre le système en utilisant les nouveaux moyens de communication (Facebook, twitter,…).
Jusqu’ici, l’Afrique subsaharienne est épargnée par ce mouvement de contestation, mais il n’est pas sûr qu’elle le soit pour longtemps. La situation en Côte d’Ivoire, où un candidat battu par les urnes refuse de remettre le pouvoir au vainqueur au mépris de la démocratie, est de nature à cristalliser le mécontentement populaire né de ce blocage des institutions. A trop vouloir étouffer le peuple, il finit un jour par dire non. Et aucune armée, aussi puissante soit-elle, ne pourrait venir à bout de la volonté populaire. La Tunisie et l’Egypte viennent de nous le démontrer. Le Mali l’a fait en 1989 quand il fallait se débarrasser de Moussa Traoré.
Mohamed Inoussa
Source : Al-watwan N° 1702 du lundi 14 février 2011
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