La date de la tournante, un enjeu de géopolitique
Les Comores qui depuis toujours sont gouvernées par des personnalités francophones et pro-françaises, vivent, après l’élection d’ Ahmed Abdallah Mohamed Sambi, un tournant majeur dans leurs relations bilatérales et multilatérales. L’influence du Monde arabo-musulman s’intensifie au détriment du principal partenaire de tous les jours. Il naît alors une concurrence évidente entre ces deux mondes, laquelle ne peut épargner la classe politique comorienne ; si bien que la date de la tournante en est l’expression. Il convient de déterminer ses enjeux et leurs conséquences.
Après la chute du régime révolutionnaire en mai 1978, les autorités franco-comoriennes ont signé les accords d’amitié et de coopération plaçant les Comores dans le pré-carré français, si bien que Paris décide en haut lieu au détriment de tout qui lui résiste. En dépit de l’assistance économique du Monde arabo-musulman, notamment certains pays du golf persique, l’influence de ce dernier restait marginale. La place de la langue et la culture française aux Comores ne favorisait pas l’arabité de ces dernières. D’ailleurs même l’Organisation de l’Unité africaine fut tenue à distance des affaires comoriennes sous l’emprise des mercenaires. Les Comores demeuraient une chasse gardée de la France qui rétribue à qui est fidèle. La Mort du Président Abdallah et la fin de la Guerre Froide n’ont pas changé la donne. Le feu président Saïd Mohamed Djohar a initié une politique d’ouverture, mais tout n’était pas du bon gout du maître des lieux, si bien que les relations comoro-iraniennes et libyennes ont été suspectées. Les Iraniens avaient d’ailleurs promis entre autres des bourses de tout type de formation, mais hélas le projet est tombé dans l’eau pour éviter de courroucer le principal gardien.
La crise séparatiste de 1997 a placé l’OUA au devant des négociations diplomatiques et politiques en vue d’une solution. Elle a d’ailleurs condamné le coup d’État du chef de l’armée, si bien que junte au pouvoir à Moroni est mis à l’index, voir isolée. Mais si je ne me trompe pas le principal partenaire n’en fut pas très remonté. On a d’ailleurs en mémoire l’appréciation faite par le médiateur français, M. Rocard, à l’endroit de l’homme fort de Moroni. L’OUA délègue l’Afrique du Sud comme médiatrice de la crise comorienne. L’Afrique du Sud trouve alors une influence qui ne pouvait durer si elle s’inscrivait en contradiction avec les intérêts du principal partenaire. La dynamique engagée a accouché de la réconciliation nationale consacrée par l’adoption de la Constitution de 2001. Aucun changement d’orientation politique, intérieure ou extérieure n’est engagé. Il y a eu tout simplement une répartition de rôle entre les différents acteurs. Les pouvoirs se succèdent parfois au prix de coup d’État au profit des fidèles et mais l’orientation de la politique étrangère semble moins variée.
La candidature d’Ahmed Abdallah Mohamed Sambi, formé dans le monde arabo-musulman, a suscité une inquiétude dans le monde occidental, notamment auprès du principal partenaire. Son élection n’en était certainement pas du goût. Mais il ne pouvait rien faire devant le choix inattendu du peuple comorien. Son inquiétude est justifiée car la politique étrangère des Comores subit un fléchissement notoire. Des nouveaux acteurs font irruption dans les affaires politiques comoriennes. La coopération avec les pays arabo-musulmans s’est renforcée. La présence active de l’Iran et de la Libye semble mécontenter le principal partenaire et ses fidèles.
Le débarquement d’Anjouan de mars 2008 constituait une ligne de démarcation de la politique comorienne. Il divisait non seulement la classe politique comorienne, entre partisans d’une option politique oh combien inefficace devant l’intransigeance voire le mépris affiché par les autorités rebelles ; et ceux d’une opération chirurgicale. La communauté internationale y est aussi divisée. L’UA africaine, par une décision sans précédent, a fait sienne l’option militaire, suivie d’autres organisations et des pays. Mais cette option n’a pas fait l’unanimité au sein de l’UA, l’ancien président sud africain, médiateur de la question comorienne était hostile ; de même que le principal partenaire des Comores. Il semble aussi que l’Organisation de la Francophonie s’y était opposée.
Bien que « l’opération démocratie aux Comores » ait bénéficié du soutien de l’UA et de l’ONU, elle ne serait pas exécutée sans la détermination et le volontarisme de certains pays amis des Comores, notamment le Soudan, la Tanzanie, la Libye et le Sénégal. Les deux premiers n’ont d’ailleurs pas hésité à engager leurs militaires dans une guerre comoro-comorienne. La victoire éclaire de la coalition sur les forces rebelles n’a pas seulement libéré Anjouan voire les Comores ; mais semble entrainer, suivant la logique de guerre, un changement d’orientation de la géopolitique comorienne au dépens de l’axe Paris –Pretoria qui a tenté de dissuader les partisans de l’option militaire.
« La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens », disait Clausewits. La victoire accorde une légitimité et une suprématie aux vainqueurs. Les réformes constitutionnelles et institutionnelles engagées par l’actuel pouvoir s’y inscrivent. L’UA, qui a soutenu l’option militaire et les réformes constitutionnelles, semble dubitative voir circonspecte sur la prolongation du mandat de l’actuel président. Cependant les quatre pays qui ont participé à la coalition et la Ligue des États arabes sont sur la même longueur d’onde avec le pouvoir comorien. Ils disent vouloir respecter la souveraineté comorienne. Mais ils semblent défendre leurs sacrifices consentis pour la libération d’Anjouan ; d’autant plus que tout départ imminent de l’actuel président risquerait de compromettre leur influence au profit de l’axe Paris –Pretoria. La politique intérieure n’évolue pas en vase close, elle est soumise à la géopolitique, aux rivalités entre les puissances en présence. Dans un tel jeu, c’est le peuple qui est généralement perdant, car les politiciens sont prêts à tout pour avoir le pouvoir, de telle sorte qu’ils n’hésitent pas à s’allier avec n’importe quelle puissance pour vu qu’elle les aide.
Djoumoi Ali Madi
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