COMORES : 35 ans d’indépendance. Un Etat encore en construction
Plusieurs témoins rapportent que le sort de l’indépendance des Comores s’est joué le 3 juillet 1975 dans le bureau du premier ministre français Jacques Chirac Le président du conseil de gouvernement Ahmed Abdallah, y débarque en provenance de Bruxelles, où il a plaidé la cause des Comores auprès de la Cee II est furieux car la loi votée par l’assemblée nationale française ne se contente pas de tirer les conclusions du fait que plus de 90% des Comoriens se sont prononcés pour l’indépendance de leur pays lors de la consultation du 22 décembre 1974.Elle prévoit que la France n’accorderait l’indépendance à I’ archipel dans son ensemble que si les Comoriens réussissent à élaborer une constitution et a la faire adopter île par île Les thèses du Mouvement populaire mahorais (Mpm) venaient de l’emporter. Dès lors, il suffisait que les Maorais, même s’ils se disent disponibles pour entrer dans le Comité constitutionnel, refusent toute discussion pour obtenir la sécession.
I. Une indépendance unilatérale
Comme pour son mentor Saïd Mohamed Cheikh, dix ans auparavant Ahmed Abdallah se sent humilié par l’Etat français. Il avait d’abord demandé à parler au président de la République, mais celui-ci est absent. Il déverse donc sa colère contre Jacques Chirac. Il finit par lui dire qu’il rentrait aux Comores pour déclarer l’indépendance d’une manière unilatérale. Le premier ministre français ne le prend pas au sérieux et croit, sans doute, qu’il s’agit encore une fois d’un de ces coups de bluff dont les dirigeants comoriens ont habitué les dirigeants français depuis l’autonomie interne.
Revenu à Moroni, Ahmed Abdallah consulte les principaux leaders politiques et n’a pas de mal à les convaincre de prendre l’indépendance, d’autant que c’est lui qui freine les indépendantistes depuis 1973. Toute la journée du 5 juillet, c’est dans sa résidence qu’il prépare les modalités de la déclaration unilatérale d’indépendance. A aucun moment, il ne s’arrête sur le fait que depuis quelques mois les cinq élus maorais ne siègent plus à la chambre des députés et qu’ils risquent de ne pas être présents lors de la proclamation de l’indépendance. Et comme le dit Ali Swalihi dans un discours célèbre, le président du conseil du gouvernement, dans la situation d’autonomie interne élargie (loi de 1968) a des moyens de coercition. Pourtant, il ne renforce pas la présence de I ‘Etat dans l’île “rebelle’, au moment où il va proclamer l’indépendance. Même le député de Mohéli, Mohamed Hassanaly, hésitant au moment du vote, prend la parole pour dire qu’il est pour l’indépendance mais constate que « l’unité nationale est menacée ».
Ainsi, le 6 juillet 1975, le président de la chambre des députés, Ahmed Dahalani, ouvre la séance par un discours dans lequel il affirme : ” Il est temps que nous donnions au peuple une patrie et aux Comoriens une nationalité.” Il soumet ensuite la question de l’indépendance au vote et recueille sous la pression de la foule l’unanimité des présents. Comme prévu, les députés maorais ne se sont pas sentis concernés par I événement et ne sont pas venus.
1e 8 juillet par la voix de Marcel Henry, les Maorais déclarent que les lois françaises continuent â s’appliquer dans leur île, ce que l’indépendance comorienne n’a aucun effet sur Mayotte. Et le nouvel Etat n’a alois aucune réaction.
Le 9 juillet, le conseil des ministres français consacre cette partition en reconnaissant l’indépendance de la Grande-Comore, d’Anjouan et de Mohéli et en affirmait que les lois françaises continuent à s’appliquer à Mayotte. Le président Abdallah déclare alors qu’il va saisir les instances internationales.
La chronologie est claire. La proclamation d’une manière unilatérale de l’indépendance s’accompagne immédiatement de la sécession de Mayotte et les révolutionnaires du 3 août ne font qu’une tentative de réparation qui échoue par excès de confiance.
2. Le long chemin de la liberté
Aujourd’hui, l’indépendance des Comores passe auprès des nostalgiques de la colonisation comme un événement non préparé et pour eux cette non préparation doit expliquer les errements politico-économiques actuels. La soudaineté de la déclaration d’indépendance a également pu laisser cette impression. Or, si on analyse les faits, on voit que Français et Comoriens laissent I ‘impression de se préparer à cette échéance pendant toute la deuxième moitie du XXe siècle.
En effet, dés la fin de la seconde guerre mondiale, les Comores font partie des pays pour lesquels la Fiance s’est engagée auprès de l’Onu à préparer l’émancipation. Et pour cela, chaque année, elle envoie un rapport à cette organisation internationale pour montrer les avancées dans ce domaine. De plus, un des arguments qui a conduit au report de l’indépendance comorienne en 1960, était que les Comores n’étaient pas encore prêtes et avaient besoin de quelques années et que l’autonomie interne serait une école de l’indépendance. C’est aussi, précisément, au début des années 1960 que des Comoriens installés à Dar es Salam fondent le premier parti indépendantiste : le Mouvement de libération nationale des Comores (Molinaco).
Peu de temps après, Abdou Bakari Boina en prend le contrôle et lui donne une véritable direction. Il sillonne les réunions et congrès internationaux pour dénoncer la colonisation française. La radio du parti émet jusqu’aux Comores, analyse et critique chaque action des autorités coloniales ou locales, se livrant ainsi à un véritable harcèlement. Le Molinaco réussit même à faire entrer des militants et des instruments de propagande dans l’archipel. Mais, à l’intérieur du pays, les autorités empêchent même que le mot “indépendance” soit prononcé.
Pourtant, à la mort du président Cheikh, les jeunes engagés dans les partis reconnus sur place affichent leur volonté de sortir les Comores de l’empire colonial français. La venue du premier ministre français F. Messmer, le 29 janvier 1972 à Moroni, va être l’événement catalyseur. Les indépendantistes, qui sont alors minoritaires l’accueillent au cri « Mkolo Nalawe » (Abas le colonialisme). Un mois après le départ du ministre français, le principal parti d’opposition, le Rassemblement démocratique du peuple comorien (Rdpc) de Mouzaoir Abdallah franchit le pas et rend publique une motion demandant l’indépendance des Comores. Il est suivi deux semaines plus tard par le parti social-démocrate des Comores.
Le président du Conseil du gouvernement, Saïd Ibrahim, ne comprend pas les aspirations de la jeunesse et continue de répéter un slogan qui a déjà près de quinze ans : il ne peut y avoir d’indépendance politique sans développement économique. Mais, comme ses prédécesseurs, il ne montre pas le chemin pour parvenir à une autonomie économique, alors qu’avec Saïd Mohamed Cheikh, Ahmed Abdallah et Mohamed Ahmed, ils sont, à divers postes, les interlocuteurs privilégiés des autorités coloniales. En juin 1972, il cet renversé par un regroupement entre le Rdpc et le Parti Vert, dirigé alors par Ahmed Abdallah, converti aux vertus de l’indépendance. Cette nouvelle coalition remporte les élections du 3 décembre 1972 et Ahmed Abdallah est porté à la présidence du conseil de gouvernement avec pour mission de négocier l’indépendance avec la France “dans I ‘amitié et la coopération”.
Dès le mois de janvier le nouveau président comorien entre dans des négociations avec l’Etat français qui aboutissent aux “Accorda du 15 juin 1973”. La France accepte le principe d’une indépendance des Comores, au plus tard en 1978. Lors des élections présidentielles françaises de mai 1974, les deux candidats arrivés au deuxième tour (F. Mitterrand et V. Giscard d’Estaing) annoncent un referendum d’autodétermination dès juin 1974.
Mais contrairement à ce qui continue d’être véhiculé, par ignorance ou à dessein, ce n’est pas un referendum d’autodétermination qui a été décidé pour les Comoriens, comme ce fut le cas pour les pays africains en 1960, mais une consultation. Elle eut lieu le 22 décembre 1974. L’Etat français s’est réservé le droit d’interpréter, comme il l’entend, le résultat de la consultation et c’est cela qui lui permet de prendre en compte séparément le vote des Mahorais.
I. Une indépendance unilatérale
Comme pour son mentor Saïd Mohamed Cheikh, dix ans auparavant Ahmed Abdallah se sent humilié par l’Etat français. Il avait d’abord demandé à parler au président de la République, mais celui-ci est absent. Il déverse donc sa colère contre Jacques Chirac. Il finit par lui dire qu’il rentrait aux Comores pour déclarer l’indépendance d’une manière unilatérale. Le premier ministre français ne le prend pas au sérieux et croit, sans doute, qu’il s’agit encore une fois d’un de ces coups de bluff dont les dirigeants comoriens ont habitué les dirigeants français depuis l’autonomie interne.
Revenu à Moroni, Ahmed Abdallah consulte les principaux leaders politiques et n’a pas de mal à les convaincre de prendre l’indépendance, d’autant que c’est lui qui freine les indépendantistes depuis 1973. Toute la journée du 5 juillet, c’est dans sa résidence qu’il prépare les modalités de la déclaration unilatérale d’indépendance. A aucun moment, il ne s’arrête sur le fait que depuis quelques mois les cinq élus maorais ne siègent plus à la chambre des députés et qu’ils risquent de ne pas être présents lors de la proclamation de l’indépendance. Et comme le dit Ali Swalihi dans un discours célèbre, le président du conseil du gouvernement, dans la situation d’autonomie interne élargie (loi de 1968) a des moyens de coercition. Pourtant, il ne renforce pas la présence de I ‘Etat dans l’île “rebelle’, au moment où il va proclamer l’indépendance. Même le député de Mohéli, Mohamed Hassanaly, hésitant au moment du vote, prend la parole pour dire qu’il est pour l’indépendance mais constate que « l’unité nationale est menacée ».
Ainsi, le 6 juillet 1975, le président de la chambre des députés, Ahmed Dahalani, ouvre la séance par un discours dans lequel il affirme : ” Il est temps que nous donnions au peuple une patrie et aux Comoriens une nationalité.” Il soumet ensuite la question de l’indépendance au vote et recueille sous la pression de la foule l’unanimité des présents. Comme prévu, les députés maorais ne se sont pas sentis concernés par I événement et ne sont pas venus.
1e 8 juillet par la voix de Marcel Henry, les Maorais déclarent que les lois françaises continuent â s’appliquer dans leur île, ce que l’indépendance comorienne n’a aucun effet sur Mayotte. Et le nouvel Etat n’a alois aucune réaction.
Le 9 juillet, le conseil des ministres français consacre cette partition en reconnaissant l’indépendance de la Grande-Comore, d’Anjouan et de Mohéli et en affirmait que les lois françaises continuent à s’appliquer à Mayotte. Le président Abdallah déclare alors qu’il va saisir les instances internationales.
La chronologie est claire. La proclamation d’une manière unilatérale de l’indépendance s’accompagne immédiatement de la sécession de Mayotte et les révolutionnaires du 3 août ne font qu’une tentative de réparation qui échoue par excès de confiance.
2. Le long chemin de la liberté
Aujourd’hui, l’indépendance des Comores passe auprès des nostalgiques de la colonisation comme un événement non préparé et pour eux cette non préparation doit expliquer les errements politico-économiques actuels. La soudaineté de la déclaration d’indépendance a également pu laisser cette impression. Or, si on analyse les faits, on voit que Français et Comoriens laissent I ‘impression de se préparer à cette échéance pendant toute la deuxième moitie du XXe siècle.
En effet, dés la fin de la seconde guerre mondiale, les Comores font partie des pays pour lesquels la Fiance s’est engagée auprès de l’Onu à préparer l’émancipation. Et pour cela, chaque année, elle envoie un rapport à cette organisation internationale pour montrer les avancées dans ce domaine. De plus, un des arguments qui a conduit au report de l’indépendance comorienne en 1960, était que les Comores n’étaient pas encore prêtes et avaient besoin de quelques années et que l’autonomie interne serait une école de l’indépendance. C’est aussi, précisément, au début des années 1960 que des Comoriens installés à Dar es Salam fondent le premier parti indépendantiste : le Mouvement de libération nationale des Comores (Molinaco).
Peu de temps après, Abdou Bakari Boina en prend le contrôle et lui donne une véritable direction. Il sillonne les réunions et congrès internationaux pour dénoncer la colonisation française. La radio du parti émet jusqu’aux Comores, analyse et critique chaque action des autorités coloniales ou locales, se livrant ainsi à un véritable harcèlement. Le Molinaco réussit même à faire entrer des militants et des instruments de propagande dans l’archipel. Mais, à l’intérieur du pays, les autorités empêchent même que le mot “indépendance” soit prononcé.
Pourtant, à la mort du président Cheikh, les jeunes engagés dans les partis reconnus sur place affichent leur volonté de sortir les Comores de l’empire colonial français. La venue du premier ministre français F. Messmer, le 29 janvier 1972 à Moroni, va être l’événement catalyseur. Les indépendantistes, qui sont alors minoritaires l’accueillent au cri « Mkolo Nalawe » (Abas le colonialisme). Un mois après le départ du ministre français, le principal parti d’opposition, le Rassemblement démocratique du peuple comorien (Rdpc) de Mouzaoir Abdallah franchit le pas et rend publique une motion demandant l’indépendance des Comores. Il est suivi deux semaines plus tard par le parti social-démocrate des Comores.
Le président du Conseil du gouvernement, Saïd Ibrahim, ne comprend pas les aspirations de la jeunesse et continue de répéter un slogan qui a déjà près de quinze ans : il ne peut y avoir d’indépendance politique sans développement économique. Mais, comme ses prédécesseurs, il ne montre pas le chemin pour parvenir à une autonomie économique, alors qu’avec Saïd Mohamed Cheikh, Ahmed Abdallah et Mohamed Ahmed, ils sont, à divers postes, les interlocuteurs privilégiés des autorités coloniales. En juin 1972, il cet renversé par un regroupement entre le Rdpc et le Parti Vert, dirigé alors par Ahmed Abdallah, converti aux vertus de l’indépendance. Cette nouvelle coalition remporte les élections du 3 décembre 1972 et Ahmed Abdallah est porté à la présidence du conseil de gouvernement avec pour mission de négocier l’indépendance avec la France “dans I ‘amitié et la coopération”.
Dès le mois de janvier le nouveau président comorien entre dans des négociations avec l’Etat français qui aboutissent aux “Accorda du 15 juin 1973”. La France accepte le principe d’une indépendance des Comores, au plus tard en 1978. Lors des élections présidentielles françaises de mai 1974, les deux candidats arrivés au deuxième tour (F. Mitterrand et V. Giscard d’Estaing) annoncent un referendum d’autodétermination dès juin 1974.
Mais contrairement à ce qui continue d’être véhiculé, par ignorance ou à dessein, ce n’est pas un referendum d’autodétermination qui a été décidé pour les Comoriens, comme ce fut le cas pour les pays africains en 1960, mais une consultation. Elle eut lieu le 22 décembre 1974. L’Etat français s’est réservé le droit d’interpréter, comme il l’entend, le résultat de la consultation et c’est cela qui lui permet de prendre en compte séparément le vote des Mahorais.
Mahmoud Ibrahim (historien et collaborateur d’al-watwan)
Source : Al-watwan n° 1587 du mardi 13 juillet 10
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