BLACK-OUT SUR LES COMORES

BLACK-OUT SUR LES COMORES

ACCIDENT AÉRIEN. L’identification des victimes repêchées du crash de la Yemenia, en juin 2009, a nécessité plusieurs mois. L’enquête suscite de fortes tensions diplomatiques

Selon que vous soyez puissant ou misérable… Les victimes des accidents aériens ne sont pas toutes égales devant la mort. Certains crashs s’incrustent durablement dans l’actualité. D’autres, passé l’émotion de la catastrophe, sombrent irrémédiablement dans l’oubli.
C’est presque toujours le cas lorsque les disparus vivaient dans des pays pauvres ou en étaient natifs. Comme ceux qui avaient pris place le 30 juin dernier dans l’A310 de la Yemenia qui s’est abîmé au large de Moroni, la capitale de la Grande Comore. Aujourd’hui, le torchon brûle entre les autorités comoriennes et le Bureau d’enquêtes et d’analyses du ministère des Transports français, chargé des investigations techniques.
Les gouvernements des Comores et du Yémen n’apprécient pas qu’après examen des boîtes noires soit privilégiée la thèse de l’erreur humaine, au détriment de celles de l’explosion ou de la défaillance de l’appareil. Le Yémen refuse toute collaboration avec la juge d’instruction française en charge du dossier.
25 corps à la dérive
L’A310 de la Yemenia gît à plus de 1 200 mètres de fond. Une seule des 153 personnes se trouvant à son bord a survécu. Une adolescente de 13 ans qui a dérivé pendant neuf heures sur un débris. Toutes les dépouilles n’ont pas été repêchées à proximité de la carcasse de l’avion.
Six jours après le crash, des corps étaient découverts dans les eaux de la Tanzanie. Beaucoup d’entre eux avaient été attaqués par des requins. D’autres, échoués sur les crêtes, avaient déjà été ensevelis par les pêcheurs. « Du fait de la force des courants dans le canal du Mozambique, les cadavres avaient parcouru près de 530 kilomètres en une semaine », relève le médecin légiste girondin Stéphane Chapenoire.
Dépêché à Dar es-Salaam par l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale, le médecin a participé avec trois autres légistes, quatre dentistes et plusieurs officiers à l’identification des corps des victimes. La tâche n’aura pas été de tout repos. Il aura fallu plusieurs mois de travail.
Concurrence inattendue
Identifier un corps, c’est alimenter et confronter deux bases de données. Les fichiers post mortem regroupent les renseignements collectés lors des autopsies. Des valises haute technologie permettent de recueillir les empreintes digitales et ADN, ou de tirer une radio d’une denture. Les légistes notent aussi soigneusement les traces anciennes d’interventions chirurgicales, les caractéristiques des habits et des bijoux retrouvés.
Les fichiers ante mortem comprennent les indices fournis par les proches du disparu : empreinte ADN relevée sur un membre ou sur un objet familier du défunt, cliché dentaire, signe distinctif.
« Parfois, les parents, pour des raisons culturelles ou religieuses, refusent de fournir ces informations. Cela complique notre tâche et retarde les recoupements », relève Stéphane Chapenoire.
Aux Comores et en Tanzanie, les experts venus de l’Hexagone pour mettre un nom sur tous les cadavres, et pas seulement sur ceux des 66 Français disparus, se sont heurtés à une concurrence inattendue. Celle d’une société anglaise mandatée par l’assureur de la compagnie.
Les Britanniques souhaitaient au plus vite identifier les morts de façon à entrer en contact avec leurs familles et à négocier des indemnisations avantageuses. La meilleure façon d’éviter des procès longs et coûteux, où les indemnisations peuvent s’envoler.
Des morts vivants
À l’image de ceux de nombreux pays africains, l’état civil des Comores n’est pas très fiable. Il repose à la fois sur des informations orales et sur des documents parcellaires. Les us et coutumes locaux, fondés sur l’entraide et la solidarité familiale, ne font pas des pièces d’identité des titres incontestables. Ils peuvent être prêtés, échangés, donnés, et cela parfois depuis des années. Des proches, des parents, peuvent s’approprier une identité qui n’est pas la leur.
De fait, certains passagers donnés pour morts après la publication de la liste des passagers étaient semble-t-il bien vivants.
Auteur : Dominique richard
d.richard@sudouest.co

Source : sudouest.com/

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