“À Mayotte, la situation est explosive”

“À Mayotte, la situation est explosive”

Attila Cheyssial donnera mercredi une conférence dans le cadre de l’Année internationale du rapprochement des cultures. L’architecte et sociologue qui a travaillé 17 ans à Mayotte pointe du doigt une situation tendue sur l’île aux parfums et dénonce l’exclusion des populations mahoraises à la Réunion.

"Comores, Mayotte : intégration, désintégration" c’est l’intitulé de la conférence que vous donnerez mercredi soir au Port. De quoi voulez-vous parler exactement ? La question de l’intégration est très discutable. Des groupes arrivent à vivre sur un territoire sans y être intégrés. Une population peut vivre dans un pays sans en parler la langue et pourtant participer à sa bonne marche. Quand on parle d’intégration, en réalité, on souhaite que la communauté en question disparaisse ou au moins ne se voie plus. Les Mahorais à la Réunion, par exemple : bien qu’ils soient français, ils finissent par se cacher dans des quartiers. C’est la même chose à Mayotte où il y a un flux migratoire très ancien.

Vous parlez de l’immigration comorienne évidemment…

Oui c’est une population qui migre depuis toujours. Beaucoup sont d’origine sakalava, de Madagascar et sont à l’origine des marins migrants. Mais cela gêne depuis qu’on les appelle des clandestins. Depuis la loi Balladur au début des années 1990. Du jour au lendemain, on change la lecture d’une immigration qui était jusque-là acceptée et même encouragée.

Une immigration massive malgré tout.

Oui. L’île subit une immigration importante en nombre. La population a été multipliée au moins par 5 en 30 ans. On estime qu’il y a 180 000 habitants mais en réalité bien plus de 200 000. C’est une mutation très violente qui crée de la rareté sur les ressources, le foncier par exemple, qui crée de la délinquance etc…
Le processus de départementalisation en marche va-t-il apaiser ces tensions ?
Autant il était raisonnable de mettre en place une organisation française au début, dans l’enseignement, dans le développement économique, dans la santé etc…, autant aujourd’hui, on arrive à une situation ubuesque. Une grande partie de la population ne pourra pas profiter du changement de statut puisqu’elle est clandestine. On marche sur la tête, c’est même dangereux.

La départementalisation serait donc une erreur ?

Derrière les mots, il faut voir quels sont les moyens. Quels sont les objectifs ? Je suis très soupçonneux, je pense qu’il n’y a pas de projet derrière les mots. On ne fait pas du développement, on paie. La présence française n’a plus de projet de développement. Avec plus d’un tiers de la population dans la clandestinité, ça peut péter pour très peu de choses. Les relations entre les communautés sont très tendues. Y compris avec la communauté métropolitaine. Rappelez-vous les événements de mars 2008. Cela pourrait tout à fait se reproduire, j’en suis persuadé. La situation est explosive et on le sous-estime

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Pourquoi la communauté métropolitaine est-elle aussi contestée ?

Il y a parfois des comportements qui l’expliquent. Quand vous ne vous intéressez pas à la population locale, quand vous venez surtout pour tirer profit d’une situation économique artificielle, c’est-à-dire de la dépense publique mais d’aucune production, cela pose problème. Il y a des différences de niveau de vie colossales. Mais l’histoire de l’océan Indien est ponctuée de populations qui viennent profiter d’un développement économique à un moment précis. Les karanes à Madagascar par exemple. Les tensions naissent parfois de ces comportements un peu néocolonialistes, même si je n’aime pas le mot.

La cogestion encore proposée ces derniers mois par le gouvernement comorien est-elle une solution crédible ?

Cela relève de la farce. Il n’y a aucune volonté en ce sens dans la population mahoraise. La vraie question, c’est : Qu’est ce que la France peut faire aux Comores ? Est-ce qu’on participe au développement d’une république bananière ou est ce qu’on travaille pour la population qui a de gros problèmes ? On a une lourde responsabilité aux Comores. Et ça retombe sur Mayotte comme sur la Réunion.

À la Réunion justement, les populations mahoraises comme comoriennes restent mal acceptées. Pourquoi selon vous ?

Pour de nombreuses raisons. D’abord, l’arrivée des migrants dans les quartiers crée de la concurrence. Pour les places à l’école, aux guichets de l’aide sociale… Il y a aussi une compétition sexuelle dans les quartiers. Et puis il y a deux grandes questions en ce moment : l’intégration et la créolisation. Questions plus idéologiques que sociologiques. Les communautés extérieures arrivent à un moment où il y a trop de tensions entre les religions, entre les communautés, des tensions sur la définition du type créole. Or les Mahorais et les Comoriens sont musulmans, noirs, souvent pauvres et peu concernés par l’esclavage. Il y a des malentendus permanents. Et puis les politiques les ont abandonnés. Ce n’est pas populaire auprès de l’électorat d’aider les Mahorais. J’ai peur du moment où les jeunes ne voudront plus se laisser tourmenter.

Interview : Romain Latournerie

Source : http://www.clicanoo.re

Lire l’article sur wongo.skyrock.com

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